Depuis quelques semaines, nous commencions à nous enfoncer lentement mais sûrement dans l’intersaison, acceptant avec résignation qu’il faudrait encore patienter un petit moment avant de pouvoir se tourner vers 2018…
Quand tout d’un coup, ce matin, surprise : El Pais nous sort de l’endormissement qui nous guettait, en publiant toute une interview d’Alejandro. Et pas n’importe quelle interview. Un de ces entretiens qu’on déguste. Où il se confie, se livre sans détours, sur des choses qu’il n’avait encore jamais dites jusqu’à présent. Presque comme une interview post-carrière, où il revient sur ses débuts, sur ses anciennes craintes…à la différence près, majeure, qu’Alejandro manifeste une envie de revenir, une détermination, une confiance, qui nous rend encore plus impatient de le revoir dans les pelotons. Il sait ce qu’il veut, il a déjà pensé à son calendrier, il s’est déjà fixé son grand objectif. Balaverde is back.
Introduction à l’interview
Tout début octobre, trois mois après sa chute, Alejandro téléphonait déjà à Unzue pour lui demander de l’emmener courir Milan Turin (jeudi dernier). « C’est parce que je me sens vraiment bien. Je fais 700km par semaine à l’entraînement. Dans mon groupe d’entraînement, qui me connaît depuis toujours, ils me disent que je suis au moins aussi fort qu’avant. Et j’ai déjà envie de le vérifier en compétition. Je suis impatient ».
Il compte les jours qui lui reste avant le 18 janvier [sans doute plutôt 17 janvier, date du départ du Tour Down Under…ce qui sous-entend donc que c’est là-bas qu’il effectuerait sa reprise !].
Que lui reste-t-il de sa chute de Düsseldorf ? Le genou gauche un peu déformé, et des cicatrices sur le tibia. « Ma jambe gauche est plus fine encore que celle de droite. J’ai perdu de la masse musculaire, mais je suis en train de la récupérer ».
« Tu as 37 ans, tu as souffert d’une grave blessure. Certains ont pensé que tu ne redeviendrais plus coureur…
Comment serait-ce possible si je suis plus fort que jamais ? La récupération physique a été parfaite. J’ai plus souffert de la tête que de douleurs liées aux blessures. Les Grands Tours, quand j’étais plus jeune, je les terminais exténué ; à tel point que je ne pouvais plus bouger pendant une semaine. Maintenant, je les supporte. Le cyclisme d’aujourd’hui n’est plus celui d’avant, il est totalement différent. Le peloton ne va pas à la vitesse d’avant. La façon de courir est différente. Nous sommes tous très proches en niveau. En plus de cela, avant, quand je commençais, je le vivais beaucoup moins bien. J’étais plus fragile mentalement. Manque d’assurance. J’avais quasiment des complexes.
Manque d’assurance ? Vraiment ? Avec tout ce que tu gagnais chez les jeunes…
Quand tu es jeune tu te sens imbattable. J’étais un champion oui, mais quand tu es jeune et que tu gagnes tu prends encore le cyclisme comme un hobby. Pas comme un travail. Quand tu deviens professionnel, tu cours avec Bettini, Armstrong, avec des monstres qui gagnent de tout, tu te sens inférieur. Et certaines fois je les battais, mais c’était difficile, et si déjà tu te sens inférieur, c’est plus difficile.
Inférieur ? Jamais ça ne s’est vu.
J’ai beaucoup souffert de ce manque d’assurance. Jamais tu ne l’exprimes extérieurement, mais tu l’as intérieurement. Surtout sur les chronos. Désormais j’ai quasiment tout fait dans le cyclisme et je suis quasiment sur la fin. Je cours sans peur, sans pression, pour profiter. Comme je suis en bonne forme physiquement et je n’ai pas peur d’échouer, je prends des initiatives risquées qu’avant je n’osais pas, je tente ma chance souvent et je sors [du peloton]. Alors qu’avant, je me disais toujours « à voir si je ne resterais pas [dans le peloton] »…j’étais paralysé. Cette année, tout s’est bien déroulé pour moi, jusqu’à ma chute.
Avec les années qui passent, la vie de sacrifices qu’exige le cyclisme n’est-elle pas plus dure à vivre ?
Ce sont des sacrifices, oui, mais si tu aimes [le cyclisme]…Il y a des moments où tu le vis très mal, mais au bout du compte, comme j’aime [ce sport], je les passe sans problèmes. Quand tu ne sors pas, quand tu ne t’entraînes pas et que tu te reposes, c’est pire, tu sors de ta routine. Et quand on te sort de ta routine, tu n’es plus toi.
La chute de Düsseldorf te marquera-t-elle ? Seras-tu plus prudent ?
Aujourd’hui quand je commence à rouler, j’ai un peu de peur mais cela va passer. Surtout les jours de pluie.
Est-ce que tu commenceras à avoir peur des descentes ?
Tu ne penses pas à ça. Tu ne te fais pas la réflexion que tu vas à 90 (à l’heure) sur un espace de deux centimètres. Il y a des fois où j’y ai pensé…Quand tu descends un col étroit avec beaucoup de virages, là où le danger est le plus grand, là tu n’y penses pas et tu descends normalement. Quand tu descends une ligne droite à 80 ou 90, comme elle est droite tu te mets à te dire que tu vas très vite ; tu regardes ton compteur, purée, je vais à 95, tu as peur et tu commences à freiner. Et tu te dis que si un coureur devant chute, ça va faire un monticule…Mais tu ne peux pas non plus te demander si ta fille souffre en te voyant descendre, ça tu ne vas pas y penser. C’est clair que je me dis ensuite que c’était dangereux, mais il faut bien courir, voilà tout. J’avais plus peur avant qu’aujourd’hui.
L’an prochain Contador ne sera plus là…
Il a été mon obsession, mon rival. Alberto court toujours pour gagner. On a toujours eu une rivalité sportive. Quand je le battais j’avais un sentiment… « regarde, j’ai battu Alberto ». Mais au niveau sportif, hein ! Jamais à un autre niveau.
Il y a plus de 10 ans, Contador a dit à José Miguel Echavarri qu’il n’allait pas rejoindre son équipe parce qu’il ne voulait pas avoir à partager le calendrier avec toi…
Oui, oui, je le sais. On commençait tous les deux à courir. Et regarde, ce que je voulais sur le Tour, lui il a pu l’obtenir. Et moi, eh bien, j’ai toujours été devant sur les Grands Tours, mais je n’ai jamais pu gagner le Tour. J’ai été sur le podium des trois, mais j’ai seulement gagné la Vuelta.
Tu renonces déjà à la victoire sur le prochain Tour?
Oui…On ne peut jamais renoncer à quoi que ce soit dans la vie, mais avec les recrutements que l’équipe a fait cette année, avec Landa, avec Nairo…Je ne veux pas [courir le] Tour. Je crois que l’an prochain ce que je dois faire est me consacrer plus à faire Giro, Vuelta, Mondial. L’année qui vient, le Mondial est vraiment dur, très dur, en Autriche.
Tu ne veux pas constituer un trio Movistar sur le Tour ?
Moi, ça m’est égal, mais si le directeur, Eusebio, me disait, « fais-toi ton calendrier », je lui dirais, classiques, Giro, Tour d’Espagne et Mondial. Pourquoi ? Parce qu’il me reste peu d’opportunités pour remporter le Mondial. J’ai six médailles, mais aucune en or. Et à Innsbruck ce sera très, très dur. Et si tout va bien…Bon, il faut encore voir comment je vais récupérer de cette blessure au genou. Tout va bien pour le moment, mais tant qu’on n’a pas commencé à courir, on ne sait pas.
Sans toi, sur le dernier Tour rien ne s’est passé comme prévu pour la Movistar.
Nairo avait beaucoup de pression sur les épaules. Il avait tout un public de supporters derrière lui, et il a vu qu’il était moins fort que prévu. Il a un gros mental, il veut la gagne. Il commande, beaucoup, dans l’équipe. Il est exigeant. A voir si mentalement il s’est « rafraîchi » un peu la tête et commence bien l’année qui vient.
Tu fais partie des rares coureurs qui n’ont jamais déménagé. Toujours à Murcie alors que les autres leaders vont à Monaco, en Andorre, en Suisse…
On m’a proposé d’aller en Andorre pour payer moins d’impôts, et je n’ai pas aimé l’idée. J’ai préféré passer deux années de plus à courir et à rester à Murcie. J’ai tout payé. C’est une barbarie, près de 40%, mais je l’accepte.


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