Il y a deux semaines, Laurent, lecteur du blog, m'a demandé si un bilan de la saison était prévu. J'avoue que je n'y avais même pas pensé. La victoire d'Alejandro au Mondial a éclipsé le reste.
Au début de la saison j’écrivais que celle-ci ne pourrait être jugée qu'à sa toute fin, à l'aune du résultat d'Alejandro à Innsbruck. Il bute en avril sur un Alaphilippe royal à la Flèche Wallonne, lui Valverde le seigneur du mur de Huy ? Rdv au Mondial pour voir si le Français lui est véritablement devenu supérieur. Il subit son Tour de France, amené à se sacrifier pour deux leaders qui ne sont pas à la hauteur ? Un moment frustrant à passer, qui pèse peu par rapport au résultat du Mondial. Il s'écroule en fin de Vuelta après avoir suscité l'espoir pour la victoire finale ? N'en parlons plus, le Mondial est déjà là qui arrive. On connait la suite.
Pour autant, loin de moi l'idée que sa saison 2018 se résume en une longue attente du Mondial. Ce que je retiens surtout, hors Innsbruck - et hors sa très belle Vuelta (notamment ses victoires face à Kwiatkowski et Sagan) et ses offensives alpestres sur le Tour - est son début de saison où il nous a fait vibrer comme rarement.
Février-mars en fanfare
Souvenez-vous. Il fait parler la poudre dès le Tour de Valence, avec une première démonstration de force sur la 2e étape (attaque tranchante dans le dernier col, plongeon dans la descente, « mini-chrono » sur le plat jusqu’au sprint où il bat Fuglsang et Sanchez d’Astana, à un contre deux), puis sur la 4e étape où il se balade sur une arrivée type « mur de Huy » (il laisse d’abord filer A.Yates puis vient le croquer dans les derniers mètres avec une aisance bluffante ; Roglic est relégué plus loin derrière).
A la fin du mois, à Abu Dhabi, il cloue sur place le peloton World Tour (Alaphilippe, Lopez, Dumoulin, Aru…) lors de la terrible ascension vers Jebel Hafeet et remporte ses deux premières victoires World Tour depuis son retour (étape puis général). Un mois plus tard il remporte haut la main l’étape reine du Tour de Catalogne face à un Bernal impuissant, deux jours après avoir levé les bras au sprint après une remontée époustouflante dans les 200 derniers mètres. Entre temps, il avait ébloui de sa classe les Strade Bianche (4e) en créant lui-même la sélection à plus de 50km du but puis dans le final en lâchant Sagan et Kwiatkowski, piégés avec lui. Son aisance face aux spécialistes des flandriennes fait alors sensation…mais ce n’était rien à côté de sa prestation sur A Travers les Flandres fin mars, où il fait preuve d’une étonnante facilité, coinçant uniquement dans le final après avoir été peut-être trop offensif auparavant.
Tout ça en 2 mois. Il confiera d’ailleurs plus tard que son pic de forme s’est sans doute produit un mois trop tôt, en raison de l’entraînement qu’il a dû commencer bien plus tôt que d’habitude lors de l’intersaison.
Une remontada magistrale
Car il faut se souvenir d'où il venait. De quelle blessure il avait récupéré. Il faut entendre sa femme Natalia raconter (dans le documentaire de Teledeporte) ce qu'Alejandro lui a dit directement après sa chute de juillet 2018 : "ma carrière est finie. Ma carrière est finie". C'est de là qu'est parti Alejandro. La remontada a été magistrale et sa conclusion avec cette victoire sur le Mondial donne l'impression d'une histoire de conte de fée, avec une happy end qu'on pouvait difficilement imaginer plus happy.
En lieu et place d'un rêve fictionnel, nous avons eu droit à un rêve éveillé. L'idée d'un beau documentaire à réaliser était donc toute trouvée. C'est ce qu'a réalisé avec succès la chaîne espagnole Teledeporte (vidéo ici). Je ne prétendrai pas le résumer ici, d'autant que mon espagnol reste limité et que je n'ai compris que certains passages (bonne idée de Bernard : demander à la Movistar de sous-titrer la vidéo en anglais, voire aussi en français !).
Mais pêle-mêle, citons les témoignages de sa femme, des soignants de Murcie qui l'ont aidé suite à sa blessure et qui racontent plusieurs anecdotes, de Sagan (élogieux : "Pour moi il est le coureur le plus fort qui soit sur une période aussi longue"), de Rojas ("Alejandro est toujours resté le même, il n'a pas changé avec le succès"), de Contador, Erviti, Ion Izagirre, et bien sûr de l'intéressé lui-même, qui confie : "le cyclisme m'a tout donné" (ce pourquoi il veut aujourd'hui renvoyer l'ascenseur avec son école de cyclisme, la Valverde Team) et qui rend hommage à Unzue, "un ami au-delà d'être un manager".
Outre le seul Mondial, où le moment crucial du sprint est évoqué par différents protagonistes ("j'ai démarré trop tôt" juge Alejandro comme d'autres qui témoignent de l'inquiétude qui les a envahi à ce moment précis), ce documentaire comporte plusieurs passages qui donnent des frissons : Freire au pied du podium d'Innsbruck avec sa femme, émus tous les deux pour Alejandro ; la vidéo (à 32'16") d'une des premières victoires pro d'Alejandro début 2003 ; sa victoire d’un cheveu au Willunga, que nous sommes plusieurs à avoir vécu ici en direct, levés à 5h pour assister à son retour victorieux en 2012 ; sa délivrance à l'Alpe d'Huez après avoir acquis le podium du Tour...
On comprend aussi en regardant le film que le Tour des Flandres ne sera pas qu'une étape de son calendrier 2019 mais bien un grand moment de sa saison. Il l'abordera avec un mélange de recul ("c'est une course qui dépend beaucoup de la chance") et de soif de briller, naturelle chez lui ("je sais que je peux bien réussir"). Sagan lui-même dit qu'il pense qu'Alejandro a "beaucoup de choses à faire" sur le Ronde, et que "sans pression il peut être [d'autant plus] dangereux".
Le film, qui montre aussi une rencontre surprise entre lui, Delgado et Indurain, ses deux idoles de jeunesse, se termine sur une séquence très forte : les parents d'Alejandro qui suivent le Mondial en direct et voient leur fils gagner. Nul besoin de comprendre l'espagnol pour en ressentir toute l'émotion.

Clairement, il y a un avant et un après Innsbruck.
En 2018 Alejandro est rentré définitivement dans la légende de son sport. Seuls 13 coureurs jusqu'ici dans l'Histoire du cyclisme avaient réussi à remporter un Grand Tour, un monument et les Mondiaux (Altig, Binda, Bobet, Bugno, Coppi, Gimondi, Guerra, Hinault, Janssen, Kubler, Merckx, Moser, Saronni). Il a rejoint ce cercle de champions.
S'il y a un avant et un après, c'est aussi parce que le Mondial était l'un des deux rêves qu'il voulait réaliser depuis toujours, et que le second, remporter le Tour, ne se produira pas - monter sur le podium était déjà une très belle performance. Tout le reste ne peut maintenant qu'être du bonus. Certains ici l'avaient déjà dit suite à son retour post-blessure mais pour ma part il restait une frustration de l'avoir vu chuter à son meilleur niveau en 2017. Sa victoire sur le Mondial rend cette frustration caduque.
Pour la première fois de sa carrière je n'attends donc rien de particulier de sa saison 2019.
Il y a certes de beaux objectifs que nous pourrions avoir en tête. Par exemple, comme le disait Sébastien en commentaire, "si Valverde termine dans les 10 premiers du général final sur le Giro 2019 et la Vuelta 2019, il sera alors le recordman du nombre de top 10 sur les grands tours, en devançant les illustres Bartali et Gimondi, qui totalisent eux 18 top 10. Pour le moment, il est 3ème ex-æquo avec Delgado, avec 17 top 10". Autres beaux objectifs à cibler : Milan San Remo ; une revanche sur la Flèche ou Liège ; ou encore un sacre tant attendu en Lombardie. Beaucoup de classiques, finalement. C’est là où je le suivrai avec le plus d’excitation l’an prochain, car il me paraît aujourd’hui clair qu’il aura bien du mal à remporter de nouveau Grand Tour (sur lesquels il est devancé intrinsèquement par un certain nombre de coureurs), à la différence des courses d’un jour et courses d’une semaine.
Mais je sais que nous allons prendre beaucoup de plaisir à le suivre quoi qu'il en soit. Prendre du plaisir, profiter, disfrutar, c'est justement le mot qui revient sans cesse dans sa bouche pour décrire ses ambitions pour la suite. Et c’est d'autant plus heureux qu'il n'est jamais aussi fort que libéré, sans pression aucune.
Je lisais quelque part qu'à l’entame de 2019, seuls quatre coureurs du WorldTour sont plus âgés que lui : Mathew Hayman (qui raccrochera fin janvier après le Tour Down Under), Roy Curvers, Lars Bak et Markel Irizar. Ce chiffre est étourdissant quand on s'y attarde deux secondes : Valverde est donc quasiment le plus vieux du peloton WorldTour et pourtant le leader de ce peloton mondial, lui qui, en 2003, était l'un des jeunes du peloton et déjà parmi les leaders mondiaux.
Il a raison d’éviter le Tour et d’avoir insisté en ce sens auprès d’Unzue. « Enfin j’ai réussi à ce qu’Eusebio m’écoute » a-t-il confié à El Pais, ajoutant « …mais cette année je n’ai pas eu besoin de beaucoup insister ». Ce n’était pourtant pas gagné : ce sera la première fois depuis 2008, lorsque le champion du monde s’appelait Paolo Bettini (sacré en 2007), que le maillot arc-en-ciel ne sera pas au départ de la Grande Boucle. Mais Unzue a bien vu qu’il pouvait difficilement le refuser à Alejandro après son année 2018. Le Tour est une course qui lui procure du stress, voire de la mauvaise humeur, écrit El Pais. Tout le contraire de ses aspirations pour 2019. Où le mot d'ordre sera clair : vamos a disfrutar.

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