Je suis tombé "baba" d'Alejandro en 2003, comme un certain nombre d'entre vous, épaté par ce coureur à la polyvalence rare et à la classe folle, venu apporter une fraîcheur inattendue parmi les "historiques" de l'époque qu'étaient les Heras, Bartoli, Bettini, Van Petegem, Mayo, Hamilton...
C'était une autre époque (exemple parmi d'autres : seulement 4 non-Espagnols dans le top 20 de la Vuelta 2003, contre seulement 4 Espagnols dans le top 20 de la Vuelta 2019), il y en a eu bien d'autres depuis (celle des frères Schleck, Basso, Evans... ; celle de Wiggins, puis Froome, puis Bernal... ; celle de Di Luca, Cunego, puis Rodriguez, Gilbert, puis Sagan, puis Alaphilippe...), et Alejandro n'a eu de cesse de toutes les traverser en leader, d'y laisser son empreinte, durablement, avec une double régularité (entre les saisons, et au sein de chaque saison de janvier à octobre), sur tous les terrains.
Alors que ces dernières années m'avaient parfois laissé un goût amer, notamment en raison d'une domination USPostalienne sur le Tour, j'ai retrouvé en 2019 une sensation que j'avais trop oubliée, celle de l'émergence de talents prodigieux, intéressants chacun à leur manière.
Bien sûr, ces talents n'ont pas (tout) ce qu'a notre champion - et ne sont pas (tout) ce qu'il est. Certains ont une puissance folle mais pas son élégance. Certains ont une supériorité physique inouïe mais pas ses qualités humaines. Cela étant, ces mêmes coureurs ont peut-être aussi autre chose qui les rend particuliers et que l'on ne perçoit pas encore entièrement. Aucun n'est le nouveau Valverde...de la même façon que Valverde n'était pas le nouveau Merckx, Kelly ou Jalabert. En 18 ans, Valverde est devenu un nom à part entière de la légende du cyclisme. Les talents qui émergent aujourd'hui ont à inscrire - ou non - leur propre nom dans l'Histoire de ce sport.
Certains n'auront peut-être pas la trajectoire que certains leur prédisent, tout comme un Cunego (qu'on présentait souvent sur le même plan que Valverde dans les années 2003, 2004) n'a pas eu la carrière que certains lui promettaient. Et c'est tant mieux : rien n'est écrit d'avance. Ceux qui ont commencé fin juillet à parler de Bernal comme d'un coureur parti pour remporter toute une série de Tours se sont avancés trop vite. Dès la Vuelta, le niveau de Pogacar a(urait) dû les amener à mettre de l'eau dans leur vin (...en espérant que toutes ces perfs soient faites à l'eau la plus claire possible...). Par ailleurs, qui aurait parié en 2013 que Quintana, six ans plus tard, n'aurait toujours pas remporté le Tour et ne le remporterait probablement jamais ?
Ces phénomènes ont souvent montré dès leur 1re saison pro sur route un niveau exceptionnel : je pense en particulier à Evenepoel, Van der Poel, Pogacar, et à un moindre niveau, Higuita (qui mérite d'être cité ici, lui qui a déclaré vouloir être "un coureur à la Valverde", capable de briller sur les classiques, courses d'une semaine et Grands Tours, en s'appuyant sur ses qualités de grimpeur et son bon sprint).
En novembre 2018, dans un article intitulé De Bartoli à Evenepoel (avec une belle photo d'Enric Mas à la lutte avec Valverde), j'écrivais que notre champion et Evenepoel allaient courir "dans le même peloton en 2019 - au sens propre puisque le calendrier d'Evenepoel comprend le Tour de Catalogne qu'Alejandro devrait disputer aussi." J'ajoutais : "La marche est extrêmement très haute pour Evenepoel, qui saute la cause Espoirs. On ne s'attend pas à ce qu'il y ait match, mais qu'Alejandro dispute la même course qu'un potentiel futur grand champion, l'idée me plait".
Je n'imaginais pas que quelques mois plus tard, Alejandro serait nettement battu sur une classique qu'il maîtrise bien, la San Sebastian, et que celle-ci serait dominée par ce jeune homme de 19 ans.
C'est peu dire que les choses ont évolué rapidement en l'espace d'un an. Douze mois plus tard, nous sommes déjà en mesure d'écrire qu'Evenepoel (qui s'est fixé "quatre grands objectifs en 2020 : Liège-Bastogne-Liège, les Jeux, les Mondiaux et la Lombardie") sera l'un des rivaux emblématiques d'Alejandro l'an prochain, puisque celui-ci aura justement ces courses d'un jour-là prioritairement en tête. Emblématique ne veut pas dire principal, mais au vu de la courbe d'apprentissage du bonhomme, je ne me risquerai pas à l'écarter trop vite...
De même, puisque Pogacar fera du Tour son objectif, il me semble assez évident qu'il fera partie de la poignée de grands noms avec lequel Alejandro se retrouvera à la lutte dans les premières arrivées au sommet de l'épreuve (...même s'ils seront sans doute encore derrière Roglic, au niveau aujourd'hui exceptionnel après une progression implacable depuis son arrivée chez les pros, au point qu'il semble le premier à menacer sérieusement les Ineos/Sky depuis leur avènement il y a maintenant huit ans...).
Notons aussi qu'Higuita sera également de la partie, plus probablement en 2e rideau sur les étapes les plus coriaces, mais de façon dangereuse pour Alejandro s'ils se retrouvent tous les deux dans une arrivée au sprint en moyenne montagne.
Ces explosions rapides au plus haut niveau peuvent sembler étourdissantes. Tout comme, en 2003, le combo "podium Vuelta + médaille d'argent sur le Mondial" réalité par Alejandro avait pu l'être - ou encore sa victoire à la pédale à Courchevel devant Armstrong et tous les meilleurs grimpeurs du Tour en 2005.
S'il est normal de s'interroger à leur sujet, il serait dommage de perdre notre capacité d'émerveillement devant de nouveaux phénomènes- ou bien c'est toute la magie du sport, avec son lot de risques d'illusions, que l'on refuse alors d'embrasser.
Les exploits précoces d'Evenepoel et Pogacar suscitent par exemple des questionnements, pas illégitimes. Mais souvenons-nous que l'exploit d'Alejandro à Courchevel avait aussi fait jaser certains - et je ne leur en jette pas le pierre.
De même, la Slovénie brille particulièrement en ce moment avec Roglic et Pogacar, plus que d'habitude. Mais n'oublions pas que l'Espagne avait brillé particulièrement avec Contador, Valverde, Freire, Rodriguez, et bien d'autres, nourrissant des doutes, en partie légitimes.
Il ne s'agit pas de se voiler la face, et encore moins de mettre de côté son regard critique. Cela n'a jamais été l'esprit ici - y compris vis-à-vis de notre champion, en particulier s'agissant de ses premières années. Mais de façon générale, jeter le bébé champion avec l'eau du bain au prétexte qu'il bouscule les habitudes serait condamner d'avance la possibilité de l'exceptionnel. Et puis, si l'on est blasé d'avance, à quoi bon ?
Pour ma part, je me régale d'avance de 2020, avec ces nouvelles figures, avec les précédentes, en prévision de courses que j'espère les moins cadenassées possibles, et de belles batailles partout dans la saison. Et si sur les Strade Bianche, la Flèche, Liège, le Tour, les JO, la Vuelta, le Mondial ou la Lombardie, le vainqueur s'appelle parfois Valverde, alors je serai comblé.
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