2e de l’Amstel Gold Race, 2e de la Clasica San Sebastian, 2e du Tour de Lombardie ; 3e de Liège, 3e de la Vuelta, 3e du Mondial. Ces 6 résultats témoignent à eux-seuls de l’extraordinaire saison d’Alejandro, qui, en plus tout cela, aurait « dû » monter sur le podium du Tour sans son fâcheux incident. Benoit a souligné son incroyable régularité : c’est vrai, mais je voudrais aller plus loin. Alejandro ne se contente pas d’être régulier : il est au niveau des tout meilleurs, aussi bien sur les classiques que les Grands Tours. Ca paraît une évidence mais rappelons-nous de deux choses :
- à cause de sa suspension et d’autres problèmes, il n’avait rien montré sur les ardennaises depuis 2010, et sur l’Amstel depuis 2008 ! On peut donc pousser un « ouf » de soulagement à ce niveau-là : oui, il est encore tout-à-fait capable de jouer la gagne sur les grandes classiques.
- les « tout meilleurs » qu’il côtoie aujourd’hui, comme Rodriguez, Gerrans, D.Martin ou Costa, ne sont pas les mêmes qu’avant, et ça renforce considérablement le mérite de Valverde qui lui est encore là au rendez-vous. Vers 2006 c’était des S.Sanchez et autres Cunego, puis est venu la période des frères Schleck, et ensuite la toute-puissance éphémère de Gilbert qui est revenu depuis à un niveau plus décent… Valverde, lui, est toujours là en 2013, à faire 2e de l’Amstel et 3e de Liège, le même qui faisait le doublé Flèche-Liège il y a 7 ans. Chapeau.
Et pourtant, et pourtant, et pourtant…en 2013, Alejandro n’a obtenu 4 victoires, toutes concentrées en tout début de saison et plus exactement en février (Tour d’Andalousie + 2 étapes, et Trophée Deia au Challenge de Majorque). C’est son plus faible score depuis sa 1ere saison pro en 2002 où il n’avait pas levé les bras : même en 2010, où il avait pourtant dû s’arrêter dès mai à cause de sa suspension, et même en 2007, pourtant sa saison « places d’honneur » par excellence, il avait fait mieux, avec 5 victoires ces deux années-là.
Info à corréler ou pas avec ce faible nombre de victoires, 2013 constitue son record en matière de jours de compétitions : 80. Il avait, il est vrai, déjà atteint ce record en 2012 (80 aussi), ce qui n’est pas inintéressant quand on remarque qu’en 2012 Alejandro avait déjà connu ce problème pour « concrétiser », c’est-à-dire obtenir in fine une victoire qui semble très accessible.
La coïncidence est troublante, il faut l’avouer. Le fait qu’Alejandro court autant dans la saison est-il paradoxalement un frein pour le voir lever les bras ? Il est tentant de faire le lien. Je ne le ferai qu’à moitié.
Pourquoi oui : on sait qu’Alejandro est quelqu’un qui marche beaucoup au mental, qu’il n’est jamais aussi bon que quand il a « faim » de vélo et qu’il a la gniac. Or moins courir pourrait être un moyen de lui réinsuffler cette gniac dont on dirait qu’elle lui fait parfois défaut (par exemple, on a tous remarqué qu’il emploie très souvent le terme « satisfait » dans ses déclarations d’après-course même s’il n’a pas pu gagné alors qu’il le voulait).
Pourquoi non : il est évident que le fait qu’il court beaucoup n’est pas la seule raison de son faible nombre de victoires. Cela joue peut-être, mais il y a d’autres explications. En voici certaines :
1) sur les courses d’un jour, il lui a manqué un peu de jus dans le final : c’est ce qui s’est passé à Liège où (problème mécanique ou pas) il était trop juste pour suivre Dan Martin, et au Mondial où il a dit à Rodriguez d’attaquer dans le final car il était un peu cuit (du coup, ayant appris cela après coup - c’est Rodriguez qui l’a révélé -, on comprend que s’il n’a pas suivi Costa quand celui-ci a attaqué dans le dernier km, c’est tout simplement parce qu’il était fatigué et donc qu’il n’avait ni les jambes ni la lucidité nécessaire pour ne pas le laisser partir). De même en Lombardie il n’avait pas les jambes pour suivre Rodriguez dans la dernière bosse.
2) toujours sur les classiques, il a eu trop tendance à se focaliser sur un seul homme, ce qui lui coûte des victoires : ce fut le cas sur la Clasica San Sebastian où il fixe Kreuziger et laisse filer Gallopin dans le dernière côte alors qu’on savait que celle-ci allait être décisive, ce fut aussi un peu le cas à Liège où il s’est focalisé sur Gilbert et a dû produire un effort très coûteux pour revenir sur les hommes de tête lorsqu’il a vu que Gilbert ne gagnerait pas, et ce fut le cas à l’Amstel où de même il s’est focalisé sur Sagan puis a dû faire un grand effort pour remonter à l’avant quand il a vu que le Slovaque n’allait rien faire.
3) sur les étapes de Grands Tours, il en a laisser filer de belles, en particulier sur la Vuelta, en grande partie parce que sa priorité était avant tout le classement général…
4) bien souvent, le fait qu’il mise sur ses qualités de sprinter pour espérer l’emporter le condamne aux places d’honneur, car il laisse partir un attaquant qui gagne ensuite, et lui doit se contenter de la 2e ou de la 3e place. Une attitude moins défensive lui permettrait de gagner plus de courses, c’est certain. Soit il manque de confiance en lui, ce qui expliquerait sa crainte à prendre un peu plus de risques, soit il se contente de ses places d’honneur et c’est un manque d’ambitions vu son énorme talent.
Eusebio Unzue lui-même a évoqué ce problème de « gagne» de son poulain dans son bilan de saison en tant que manager de la Movistar - preuve que le sujet est important. Il s’est voulu rassurant et serein mais on sent dans ses propos qu’il met tout de même une certaine pression sur Valverde pour qu’il retrouve le chemin de la gagne. Dès lors, que faire pour qu’il retrouve ce chemin ?
D’une part, je pense qu’un bon début serait une prise de conscience de la part de Valverde, si ce n’est pas déjà fait, du problème. Dans l’idéal, le mieux serait qu’il se repenche sur les différentes courses où la victoire lui tendait les bras, pour essayer de comprendre ce qui a cloché. Il a dit lui-même que pendant sa suspension, il avait beaucoup appris en regardant les grandes courses à la télévision car cela lui apportait un éclairage nouveau. Le principe serait le même ici, à la différence près qu’il se regarderait, lui, courir, cette fois dans la position du spectateur.
D’autre part, à mon avis Valverde va affronter 2014 avec une volonté (encore) plus solide de lever les bras, ce qui lui manque sûrement même s’il ne le dit pas. La chance n’a pas été avec lui en 2013 mais souvenons-nous qu’une de ses plus belles saisons, 2008, avait été précédé d’une saison très similaire à celle de cette année, 2007, où il avait enchaîné les places d’honneur frustrantes. C’est pourquoi je suis raisonnablement optimiste pour l’an prochain. Il a prouvé cette année qu’il a encore largement le niveau pour gagner de très grandes courses, et il tourne autour du pot depuis un long moment : pour cela, j’ai bon espoir que 2014 sera la bonne.
REMARQUE
J’ai choisi de me concentrer sur cette question de la « gagne » car elle me paraît centrale. Néanmoins d’autres sujets pourraient être évoqués à propos de sa saison 2013 : par exemple, le fait qu’Alejandro a bien plus couru que d’habitude en Italie (Strade Bianche et Roma Maxima en mars, Mondial, Milan Turin et Tour de Lombardie en fin de saison), ce qui n’est pas anodin et pourrait préparer le terrain à une participation au Giro plus tard (et concernant la Lombardie, il a promis qu’il reviendrait !). Un sujet en particulier mériterait un article à lui seul : l’émergence de Quintana qui bouleverse le leadership au sein de la Movistar. Mais avant de traiter le sujet, attendons peut-être d’abord la présentation du Tour 2014 à la suite de laquelle les deux leaders décideront comment ils se partagent les rôles l’an prochain.

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