Dans une interview récente pour la revue espagnole Elite Sport, Alejandro évoque la période au cours de laquelle, chez les jeunes, on l’appelait El Imbatido en raison de sa série interminable de victoires. Il révèle qu’il était alors assez stressé : « Je ressentais tellement de pression pour gagner des courses que quand l’une d’entre elles était annulée, je me sentais même libéré ». Cette phrase (a priori surprenante quand on connaît la facilité avec laquelle il s’imposait à ce moment-là chez les jeunes) est intéressante car elle confirme la complexité de la psychologie d’Alejandro : sous une impression d’assurance due à son statut de star (qu’il a aujourd’hui chez les pros mais qu’il avait donc déjà chez les jeunes, dès l’âge de 11 ans), se cache en réalité plus de doutes qu’on ne pourrait le penser, en particulier lorsqu’il ressent de la pression. Ceci est à relier à d’autres épisodes de sa carrière pro, le dernier étant le chrono du dernier Tour où c’est surtout sa tête qui avait lâché…
Mais c’est aussi à méditer en vue du Tour 2015 : libéré de la pression qui sera sur les épaules de Quintana, il peut être capable de grandes choses. Il en est d’ailleurs entièrement conscient. Lorsqu’il dit qu’il aidera Quintana à gagner le Tour, sa sincérité n’est pas à remettre en cause, non, mais il est intéressant de relever qu’il ajoute toujours une phrase du type «…si tout se passe comme prévu » et qu’il fait référence explicitement à la dernière Vuelta où la chute imprévue de Quintana a fait de Valverde le nouveau leader de l’équipe, ce qui n’était absolument pas prévu initialement. Alejandro sait que le parcours du prochain Tour lui convient comme jamais. Il sera loyal envers Quintana, mais sera prêt « au cas où » à prendre le leadership de l’équipe. Après tout, personne n’avait prédit le scénario du Tour 2014, où les pronostics annonçaient une nette victoire de Froome devant Contador…Les pavés et les divers pièges tendus par le parcours, qu’on retrouvera en 2015, ont bouleversé la donne. Pour 2015, attendons donc nous à ce qu’Alejandro prépare le Tour avec grand sérieux, et non comme « simple » équipier de Quintana et futur leader de la Vuelta.
Cela dit, cela n’empêche pas le fait que si tout se passe comme prévu, l’objectif personnel prioritaire d’Alejandro en 2015 sera la Vuelta. C’est inédit depuis son arrivée dans l’équipe d’Unzue, il y a 10 ans (en 2009 il avait certes décidé de viser la Vuelta mais il avait pris cette décision bien plus tard dans la saison, forcé d’admettre qu’il ne pourrait pas courir le Tour en raison d’un court passage en Italie où il était suspendu). Le parcours semble bien lui convenir, cela tombe bien ! Et s’il remportait son second GT en 2015 ? Tout dépendra des efforts qu’il donnera précédemment sur le Tour, et de la possible participation de Froome sur la Vuelta. Contador aura normalement le Giro et le Tour dans les pattes et devrait logiquement commencer à montrer des signes de fatigue…Quant à Quintana, Valverde affirme certes que l’idée de départ est que le Colombien lui renvoie l’ascenseur sur la Vuelta après avoir bénéficié de l’aide de Valverde sur le Tour, mais en pratique si Quintana gagne le Tour, il est bien possible qu’il n’aille pas sur la Vuelta, en raison d’obligations en Colombie. Néanmoins le vrai problème qui pourrait se poser, en fait, serait que Quintana termine 2e du Tour, et qu’il aille sur la Vuelta pour prendre sa revanche et ne joue alors pas la carte Valverde…C’est une possibilité qu’on ne peut pas écarter. En somme, le postulat posé par Alejandro « j’aide Quintana sur le Tour et il m’aide sur la Vuelta » est bien plus périlleux qu’il n’est présenté. A Alejandro de bien se débrouiller pour ne pas être le dindon de la farce dans cette histoire. Comment ? 1) En aidant Quintana loyalement sur le Tour, certes, mais surtout en 2e et 3e semaines (là où le Tour se décidera) si Quintana est toujours dans le coup, et en visant de belles victoires d’étapes (voire le maillot jaune) en 1ere semaine sur les arrivées pour puncheurs. 2) En faisant valoir au début de la Vuelta l’accord posé initialement sur le fait qu’il mérite le leadership s’il a bien bossé pour Quintana en juillet. Si Quintana ne réussit pas son objectif en juillet, ce ne sera pas à lui de payer les pots cassés en devant se remettre à nouveau à son service sur la Vuelta !
Heureusement, Alejandro fait aussi des classiques son autre grand objectif. Comme d’habitude ? Oui mais…peut-être encore un peu plus que d’habitude. Unzue a en effet désigné 3 grands objectifs pour la Movistar cette année : gagner le Tour (la responsabilité de Quintana), gagner un des 5 monuments, et battre le record de l’heure avec Dowsett. On devine que c’est à Valverde en particulier qu’il fixe l’objectif de gagner un des 5 monuments. Il ne cite pas l’objectif de la Vuelta. Cette année, Valverde doit avant tout gagner une grande classique, dit donc Unzue implicitement, et plus précisément, Liège Bastogne Liège ou le Tour de Lombardie, puisque ce sont les 2 monuments qu’il a pris l’habitude de disputer. Il a entièrement les moyens d’en remporter un des deux, et même les deux, même s’il lui faudra battre en particulier 3 hommes : Gilbert qui est déterminé à gagner à nouveau Liège, Gerrans qui a montré en 2014 qu’il pouvait être un poil au-dessus de Valverde en sprint (…à l’Espagnol de s’adapter à cette nouvelle donne, lui qui avait toujours pu miser sur son sprint dans le final des classiques jusqu’ici), et le redoutable D.Martin, talentueux et malin tactiquement.
A ces 2 monuments on peut rajouter le Mondial d’une part (mais pour une fois, Valverde n’insiste pas vraiment dessus dans ses objectifs de saison : comme pour le Tour cette année, il ne se met pas de pression, et là encore je pense que ça peut lui réussir), et d’autre part une possible participation au…Tour des Flandres, eh oui ! Après tout, l’épreuve fait bien partie des 5 monuments qu’évoque Unzue. Certes, cela fait des années qu’Alejandro évoque une possible participation, mais on a l’impression que cette année peut être la bonne, si l’on se fie à sa déclaration lors de la présentation de la Movistar : « Parmi les classiques printanières, celle qui me plait le plus est Liège, mais ça ne serait pas mal non plus de gagner le Tour des Flandres, par exemple ». Etant donné qu’il ne fait, pour une fois, pas du général du Tour son grand objectif de saison, il peut se permettre plus de liberté en 1ere partie de saison, dont cette fameuse participation au Ronde qu’on attend depuis un moment !
Enfin, comme ne pas évoquer le choix, qui nous a tous surpris, d’aller courir les Tours de Dubaï (4 au 7 février), du Qatar (8 au 13 février), et d’Oman (17 au 22 février)…en plus de disputer 2 épreuves du Challenge de Majorque où il fera a priori sa rentrée, fin janvier-début février (à confirmer encore) ! Au 22 février il en sera donc déjà à 18 jours de course, ce qui est très conséquent à ce stade de la saison. Il fait donc le choix d’un gros début de saison, qui l’amènera à jouer la gagne d’entrée puisqu’il aura l’occasion de lever les bras à Majorque, à Dubaï et en Oman, où il y aura à chaque fois des étapes pour puncheurs et/ou grimpeurs. Le Qatar, entre Dubaï et Oman, lui servira pour faire des kilomètres et récupérer entre les deux épreuves où je le répète, il devrait jouer les premiers rôles.
Alejandro innove donc (cette année, il n’ira ni au Tour de Murcie le 14 février, ni à la Clasica Almeria le lendemain, ni au Tour d’Andalousie du 18 au 22 février), et je ne trouve pas ça déplaisant. D’abord parce que sur ces courses du Moyen Orient, il affrontera une concurrence intéressante (Nibali et Purito, entre autre, feront Dubaï et Oman, et sont annoncés également en Oman des grimpeurs comme Aru, Pinot, Uran ou encore Barguil) ce qui, en plus d’offrir un beau spectacle, permettra d’évaluer les niveaux respectifs de chacun à ce stade de l’année : cette fois, contrairement à l’an passé, Alejandro se frottera très tôt à une forte concurrence. Ensuite parce qu’il aura l’occasion d’enrichir encore plus son palmarès avec des courses qu’il n’a pas encore remportées (courses étrangères qui-plus-est, lui qui a beaucoup de bouquets espagnols), contrairement à la Ruta del Sol et au Tour de Murcie qu’il a déjà gagnés de nombreuses fois. Enfin parce que ce choix d’un début de saison conséquent lui permettra s'il le souhaite d’arriver assez tôt en forme, ce qui peut lui être particulièrement utile s’il dispute Paris/Nice ou Tirreno en mars, deux très belles courses qui mériteraient de figurer à son palmarès ! On verra quelles courses disputera Alejandro en mars et avril avant le Tour du Pays Basque et le triptyque ardennais (les infos de l’article de lequipe.fr qui annonçait sa participation à Tirreno et Catalogne sont à prendre avec des pincettes : à mon avis, il ne fera qu'une des deux courses). Plus globalement, il sera intéressant de voir quel structure il donne à cette 1ere partie de saison, aussi bien au niveau des pics de forme (montée en puissance jusqu’aux ardennaises ? Ou une belle forme dès mars par exemple pour Paris Nice ou Tirreno ?) que du calendrier (outre les points soulignés ci-dessus, quid de l’orientation italienne qu’il avait pris l’an dernier : la Roma Maxima n’aura pas lieu mais reviendra-t-il sur les Strade Bianche ? Et quid des courses pavées comme A Travers les Flandres, le GP E3 et, donc, potentiellement le Tour des Flandres ?). En tout cas, vivement que ça commence, on a déjà très hâte…

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