L’article dont je propose une traduction ci-dessous a été écrit par le journaliste Sergi Lopez-Egea, du quotidien espagnol El Periodico, et publié le dernier jour du Tour. Il m’a tout de suite plu, d’abord parce qu’il nous plonge dans l’atmosphère de joie qui entourait Alejandro lors du dîner de la Movistar au soir de l’étape de l’Alpe ; ensuite parce qu’il rend un superbe hommage à notre champion ; enfin, parce qu’il nous montre la profonde estime et amitié qu’Alejandro a noué au fil des années avec Pascale Schyns, sa formidable attachée de presse (également traductrice, membre très active de l’UCI, écrivaine… !) qui a appris au début de l’année qu’elle souffrait d’un cancer. Tous nos voeux de prompt rétablissement à elle !
Valverde, celui qu'ils appelaient El Imbatido - par Sergi Lopez-Egea
Publié en espagnol ici : http://tourmalet.elperiodico.com/valverde-al-que-llamaban-el-imbatido/
Samedi dînait Alejandro Valverde, sur une large table d’un hôtel de l’Alpe d’Huez, le même hôtel déjà occupé en leurs temps par Pedro Delgado et Miguel Indurain [qui courraient pour Unzue] lors de leurs glorieuses années. Les traditions, dans une équipe qui accumule les succès depuis 36 ans, doivent toujours être respectées. Patxi, le cuisinier, avait récompensé les coureurs ainsi que leurs proches avec du thon frais, qui conservait toute sa couleur rouge, la fraicheur de sa chair. Sur la table se trouvait également de la charcuterie, française et espagnole, ainsi que des vins – les verres des coureurs étaient à moitié pleins ou à moitié vides, selon le point de vue – originaires de la Rioja ou de Savoie.
Valverde gesticulait. C’était celui qui parlait le plus, entouré de ses sept coéquipiers (Dowsett avait dû abandonner quelques jours auparavant). Il parlait et parlait, avec ses côtés, présidant la table, Nairo Quintana, plus taiseux, qui écoutait son capitaine de route et qui quitta seulement momentanément la conversation pour aller souhaiter bonne nuit à sa femme, Paola, et à leur fille, Mariana ; la mère avait tenu à ce que leur fille, qu’elle tenait dans ses bras, ne perde rien de l’ascension de son père à l’Alpe d’Huez.
De temps en temps, Eusebio Unzue se levait de sa chaise – il était assis de l’autre côté de la large table – pour s’approcher de ses coureurs et rire avec eux. Valverde ne se taisait pas. Il était heureux. Il mangeait, au cours de ce qui était sans doute le dîner le plus joyeux de sa carrière, en ce jour inoubliable pour lui.
A cet instant les jambes ne lui faisaient plus mal, et il osa même, après dîner, défier le froid de l’Alpe d’Huez [Ndlr : ce qui n'a pas été sans conséquence le lendemain !] pour parler un peu avec les membres du staff de l’équipe qui ne s’étaient pas déplacés à Paris en voiture et qui s’étaient rassemblés aux portes de l’hôtel avec Jesus Hoyos, le médecin de la Movistar.
Valverde, avec le cœur d’un enfant, l’âme d’un adolescent, mais l’expérience d’un sportif de 35 ans, dirigeait ce samedi soir le rythme de la conversation, comme s’il était le modérateur d’un débat. Et tous suivaient ses paroles. Aucun de ses compagnons, ni même Nairo, ne voulaient qu’il descende du nuage sur lequel il était monté, après avoir conquis, en larmes, un podium dont il rêvait depuis 2005.
Alejandro souriait, dans un Tour où il avait souhaité se montrer plus distant vis-à-vis des journalistes. « C’est bon signe. C’est un indicateur qui montre qu’il est concentré. Je faisais pareil quand je courrais le Tour » explique Pedro Delgado, joint par téléphone.
Mais ce samedi soir il ne faisait rien d’autre que sourire, blaguer et se congratuler avec ses compagnons et les membres du staff de l’équipe, avec en unique inconnue la question de savoir s’il pourrait monter sur le podium à Paris seul ou avec tous ses enfants, étant donné que le podium des Champs Elysées n’est pas non plus si grand que cela.
Valverde se sentait heureux comme s’il avait gagné le Tour. Il rappelait cependant les critiques, très souvent acérées et hors de propos, qu’il a l’habitude de subir quand il commet une erreur. « On se jette plus sur moi parce que je suis toujours devant [à jouer la gagne] » : c’est la phrase qu’il a l’habitude de dire, et les faits, son palmarès, appuie son commentaire. Sans chercher plus loin que cette année, il a obtenu 7 victoires, 5 deuxièmes places, 6 troisièmes places [désormais 7, depuis la San Sebastian] et 12 autres places dans les dix premiers.
Peu savent, par exemple, pourquoi en février, au Challenge de Majorque, il avait déjà cherché la victoire avec acharnement. Il tenta de gagner sur une des épreuves mais il agit trop tard et il parvint seulement à être deuxième. Le lendemain, dans la grande d’étape de Tramontana, il s’échappa à 50 km, fit exploser le peloton et gagna en solitaire. Certains pensèrent que c’était une folie, que cela n’avait pas de sens en février de s’épuiser ainsi sur une course, le Challenge de Majorque, qui n’était finalement rien d’autre qu’un entraînement avec un dossard. Mais Alejandro voulait gagner pour son amie Pascale, son attachée de presse, celle qui actualise au quotidien son palmarès sur son site officiel [Ndlr : et qui a fait bien plus que cela pour lui !]. Pascale avait en effet appris qu’elle souffrait d’un cancer et avait dû être opérée d’urgence à Madrid. Elle se trouvait à l’hôpital et il souhaitait lui dédier la victoire. Pour cela, après avoir échoué la première fois, il voulut ne pas manquer la seconde occasion. Et pour elle, il s’échappa de loin. Cinq mois plus tard, par téléphone, Pascale, victorieuse d'une bataille, félicita Alejandro. Et tous deux se sentirent alors très heureux. Les larmes de Valverde, Pascale les partagea aussi à distance.
Et c’est de tout cela que se souvenait le seul coureur du peloton (le seul depuis qu’Eddy Merckx ne court plus) capable de gagner ou de jouer la gagne sur n’importe quelle course, de février à octobre. Il était dans la lutte pour la victoire à Majorque en février, il était proche de remporter le Tour de Catalogne en mars, il a gagné la Flèche Wallonne et Liège Bastogne Liège en avril, il s’est reposé en mai, et il est revenu au Dauphiné en juin, jusqu’à ce qu’il arrive au Tour pour aider Quintana, mais avec tant d’abnégation qu’il a terminé troisième du général. Et ensuite viendront la Vuelta, le Mondial et le Tour de Lombardie. Lui, le numéro un mondial.
Samedi dînait donc à l’Alpe d’Huez un coureur heureux et unique, qui laissera un vide béant le jour où il se retirera. « S’il continue ainsi et qu’il veut un contrat jusqu’à ses 48 ans, pour moi il n’y a pas de problème » rigolait Unzue. Samedi dînait à l’Alpe d’Huez le cycliste qui, lors de sa première course de sa vie qu’il termina à la deuxième place, s’énerva tant contre lui-même qu’il ne perdit plus jamais une course de ses jeunes années. Les cyclistes de sa génération, la majorité déjà à la retraite, le surnommèrent alors El Imbatido. C’est ensuite qu’il devint la Bala, le coureur à qui l’on souhaita bonne nuit à l’Alpe d’Huez, à l’issue de la journée la plus heureuse de sa carrière.


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