Il n’aura pas droit aux hommages du podium, aux considérations médiatiques, aux articles de presse du lendemain, mais Alejandro ne court pas sur ce Tour après la gloire. Il sait attendre son heure, qui viendra plus tard dans la saison. Il mérite pourtant nos félicitations.
-Pour son panache. A bien regarder, Valverde a été, et de loin, le coureur le plus offensif de ce Tour parmi la quinzaine de prétendants au général au départ. C’est notamment lui qui a lancé la première grande offensive de ce Tour (on pourrait même enlever « première » tant il y en a eu peu…) lors de la 2e étape alpestre.
-Pour son jeu collectif. Il est venu ici avant tout pour aider ses leaders, et il le fait sans broncher et plus encore, avec classe. Dans les Alpes, il s’était montré offensif pour secouer les Sky et préparer le terrain à une éventuelle attaque de Quintana et Landa. Il l’avait fait tout en sachant qu’il sacrifiait ainsi une potentielle place d’honneur qu’il aurait pu aller chercher au général final.
Dans les Pyrénées, il a aujourd’hui rempli une nouvelle fois ce rôle en s’échappant aujourd’hui. Il aurait pu viser la victoire d’étape, mais il a couru avant tout en équipier modèle (rappelons que la Movistar a roulé derrière Alejandro lorsqu’il était devant), pour Quintana, qui s’en est servi pour aller remporter son étape : comme l’a bien souligné Jalabert sur France TV, Alejandro s’est particulièrement donné pour le Colombien lorsque celui-ci l’a rattrapé, quand d’habitude, dans ce type de situations, le coureur repris n’aide qu’à la marge son leader.
-Pour sa résistance, à 38 ans, et sans préparation spécifique pour ce Tour. Il aurait pu s’écrouler à l’Alpe d’Huez (l'étape reine des Alpes) après avoir été rattrapé par les favoris, lui qui était échappé depuis les premiers km : il a finalement terminé dans les 15 premiers de l’étape. Même scénario aujourd’hui, sur l'étape reine des Pyrénées : échappé dès le début, rattrapé par le groupe Thomas dans l’ascension finale, il franchit finalement la ligne 12e, devant Bardet ! Il pointe aujourd’hui à la 11e place du général. Entrer dans le top 10 sera compliqué car il est presque à 2 minutes du 10e, Fuglsang, mais ce serait un résultat mérité pour notre champion. Il reste l’étape de vendredi et le chrono de samedi pour y arriver.
Au-delà de son résultat final, une note positive est qu’il dispute cette 3e semaine en relative bonne forme. Il n’a certes pas des jambes excellentes, et n’en a jamais eu sur ce Tour (...mais il ne s'était pas préparé pour en avoir, rappelons-le). Mais il a une excellente résistance et semble même monter légèrement en puissance (du moins par rapport aux autres), ce qui, si ce n’est pas une fausse impression, serait une bonne nouvelle pour la suite de sa saison. On en aura le coeur net samedi sur le chrono où les résultats ne mentiront pas. Ce que j'espère désormais, et que j'attends avec impatience (sur la San Sebastian ?), est de pouvoir revoir un Alejandro explosif, au top, comme au début de saison, comme on aurait été le voir sur les ardennaises. L'objectif étant, bien sûr, qu'il le soit sur le Mondial, où il aura fort à faire face à Alaphilippe en particulier, qui (d)étonne cette année.
Par ailleurs, en suiveur attentif de ce Tour au-delà de mon soutien à notre champion, je me permets 5 réflexions ci-dessous :
1- Le paradoxe est que Thomas va remporter ce Tour grâce à son niveau en montagne, alors qu’au départ ses points forts étaient les pavés (où il n’a finalement pas fait la différence) et le chrono (il n’en a pas eu besoin pour gagner ce Tour). Thomas ne gagne pas ce Tour en rouleur-grimpeur : il le gagne en ayant été le meilleur grimpeur. Imaginons un instant Thomas sur un parcours comme Jean Marie Leblanc en faisait, avec deux grands chronos individuels plats : il aurait atomisé la concurrence. Incroyable transformation d’un coureur qui avait terminé avant-dernier de son premier Tour, en 2007.
2- J’avais écrit avant ce Tour que Roglic et Bernal étaient les deux coureurs mystères de ce Tour. Les deux ont confirmé tous les espoirs placés en eux.
Roglic : c’est pour moi le coureur le plus impressionnant de ce Tour derrière Thomas. Ca veut dire que l’an prochain, si ce n’est les prochaines années, Roglic se présentera comme l’un des grands favoris du Tour, lui qui était venu ici pour continuer à apprendre et qui suit une courbe de progression exponentielle. Souvenons-nous que Wiggins n’a remporté qu’un seul Tour - on ne l’a plus du tout revu ensuite. Quel schéma suivra Thomas, qui ressemble plus à Wiggins qu’à Froome ? Ca reste à voir. En tout cas, Roglic, lui, sera là pour viser la gagne, avec une équipe dédiée.
Bernal : quelle pépite. Quel coup de force de Sky de l’avoir recruté. Il n’y a plus photo entre lui et Gaudu - il y a un ou deux mondes d’écart entre les deux. Bernal a attendu Froome sur la fin d’étape mais il en avait encore sous la pédale. Par ailleurs, c’est un coureur atypique chez Sky qui a l’habitude de faire « monter » des coureurs d’un tout autre profil (Wiggins, Froome, Thomas). A l’avenir, je serais curieux de voir comment Sky le « gèrera » : aussi excellent grimpeur soit-il, face à un Dumoulin ou Roglic, il aura du mal à gagner le Tour si les chronos individuels plats sont rétablis (…choix qu’ASO pourrait mettre en place pour casser la suprématie Sky).
3- La grande surprise pour moi est Dumoulin, que je ne voyais pas du tout capable de lutter avec les tout meilleurs. On dirait qu’il ne ressent pas la fatigue du Giro, alors que même Froome craque légèrement. Aurait-il été nettement plus fort s’il n’avait pas couru Giro ? Ou le Giro ne l’a-t-il simplement pas fatigué tant que ça ? En tout cas, il est très impressionnant, lui aussi.
4- Tout ceci m’amène à une conclusion : les meilleurs de ce Tour (Thomas, Roglic, Dumoulin, Froome) sont des « gros moteurs », tous très bons rouleurs. Bernal, qui me semble être le 5e plus fort de ce Tour, est le seul pur grimpeur du lot. Drôle de situation, alors même, répétons-le, que le parcours ne favorisait pas les rouleurs.
5- La déception (Movistar incapable de rivaliser contre Sky) étant passée, il n'y a plus de sentiments d'abattement comme il pouvait y en avoir il y a encore quelques jours. Cela n'empêche pas un constat : ce Tour est un échec complet pour la Movistar, au-delà de ce qu'on pouvait imaginer (et la victoire d'étape du jour n'y change rien). Cela aura des conséquences fortes, c'est évident. Aussi bien Quintana que Landa ont totalement failli sur ce Tour (aucun des 2 ne sera sur le podium, alors même que le podium était initialement vu comme un échec comme objectif d'équipe). Quintana n'en étant plus à sa 1re déception, il ne pourra plus refaire le coup du "tout sacrifier pour le Tour" - en tout cas pas chez Movistar. Quintana, Bardet, D.Martin : ces coureurs là, qui ont disputé ce Tour avec l'ensemble de leurs moyens, auraient intérêt désormais en 2019 à viser les deux autres Grands Tours, car sur le Tour, ils ne feront pas le poids face à Dumoulin, Roglic et Bernal. C'est la fin d'une (petite) ère.
Et on voit mal Alejandro, dès lors, revenir sur le Tour pour jouer l'équipier modèle pour un leader qui peine à entrer dans le top 5.
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