Verre avec un ami parisien du blog, hier aprem. Il me confie ne pas croire en les chances d'Alejandro dimanche prochain. Résumé en trois phrases : pas la forme optimale, on l'a vu en fin de Vuelta ; la faute à un calendrier mal pensé avec cet enchaînement Tour-Vuelta sans queue ni tête ; "merci Unzue - je ne peux plus le voir"...
Il y a du vrai là-dedans. Sur la Vuelta, Alejandro a fini exténué la dernière étape de montagne, après avoir déjà été en difficulté la veille, ce qui n'est bien sûr pas un excellent signe. Et oui, il y a de quoi pester contre les choix sportifs de la Movistar qui ont conduit à l'envoyer au charbon inutilement sur le Tour en sachant qu'il ferait de toute façon la Vuelta. Et pourtant...
Je suis Alejandro depuis 2003 comme nombre d'entre nous ici. On a suivi chacune de ses tentatives d'emporter la médaille d'or. On a cru, on a espéré, on a rêvé ; on a été heureux (2003, la belle surprise), fier (2004, quand il se sacrifie pour Freire qui l'emporte), déçu une première fois (2005 à Madrid, 2e derrière Boonen), déçu encore l'année suivante (2006, 3e au sprint derrière Bettini et Zabel), agacé (2007 quand il se sacrifie pour Freire qui se plante), frustré (2008, piégé à l'arrière avec Bettini alors que les outsiders l'emportent), un peu déçu même si pas surpris (2009 9e à Mendrisio, à court de forme après avoir tout donné pour gagner la Vuelta), résigné (2012 Valkenburg, mal placé dans le Cauberg, il échoue à la 3e place derrière un Gilbert supersonique), choqué (2013, Costa...), déçu une nouvelle fois (2014, 3e derrière Kwiatkowski qui gagne après être parti en solitaire), sans regrets (2015, 5e à Richmond derrière un Sagan intouchable), et sans grandes attentes ces deux dernières années (2016 parcours plat, 2017 parcours pas assez exigeant).
Tout en vibrant, le plus souvent (ne retenir que le sentiment final serait très réducteur). Beaucoup d'émotions et de souvenirs qui font le sel de sa carrière, bien au-delà du palmarès.
On a donc connu tout ça. Ce qui peut nous faire dire : à nous, on ne nous la fait plus...
Et pourtant...J'y croirai jusqu'au bout. Ce bout, c'est très certainement ce dimanche. La dernière opportunité de sa carrière, de sa vie, de devenir champion du monde. J'y croirai donc jusqu'à dimanche. L'épreuve finie, on pourra se retourner, constater qu'Alejandro n'aura peut-être réalisé aucun des deux grands rêves de sa carrière (gagner le Tour et le Mondial), se rassurer en se disant qu'il aura eu une carrière d'une richesse sans commune mesure, que tout ne se résume pas à un palmarès, loin de là.
Mais pour reprendre les mots de Bernard, certes "ne le jouons pas vainqueur à coup sûr avant la course, mais ne le jouons pas perdant" non plus.
Il y a bien sûr toutes les raisons de ne pas y croire. Une forme chancelante en fin de Vuelta. Une pression qui ne lui réussit pas très souvent. Et surtout, des rivaux coriaces, qui ont bien conscience eux aussi qu'il s'agit d'une occasion très rare, et qui se sont préparés en conséquence.
Et pourtant. Il peut vraiment le faire. Ses chances ne sont pas extrêmement élevées mais elles ne sont pas minimes. Elles sont mêmes plus élevées que pour pratiquement tous les prétendants. C'est la chance de sa vie. Il le sait, depuis plus d'un an. C'est d'ailleurs la seule fois de sa carrière où dès l'avant-saison, il pointait le Mondial comme son plus grand objectif de l'année, au-delà de tout le reste.
«Je n’ai rien vu d’aussi dur depuis le Mondial de Sallanches (en 1980) » annonce Cyril Guimard. «Le parcours est parmi les plus difficiles de l’histoire des championnats du monde» confirme Davide Cassani. Seul un costaud l'emportera. La menace peut venir d'Alaphilippe, Roglic, Kwiatkowski, des Yates, mais aussi de coureurs qui me semblent largement sous-estimés dans les pronostics à commencer par D.Martin (coté 33 !) et Bardet (coté 36 !).
Mais si j'étais tous ces coureurs, je craindrais plus que tout un coureur en particulier : un coureur qui brillait déjà il y a quinze ans et qui clouait encore au sol en début d'année Wellens à Majorque, A.Yates (et Roglic) à Valence, Gilbert à Murcie, Alaphilippe (et Dumoulin et Aru) à Abu Dhabi, Sagan et Kwiatkowski aux Strade Bianche, Bernal en Catalogne, et plus récemment Kwiatkowski et Sagan sur la Vuelta, ce coureur recordman de médailles sur le Mondial de toute l'Histoire du cyclisme, revenu une première fois au plus haut niveau à 31 ans après une interruption d'un an et demi, revenu une deuxième fois au plus haut niveau à 37 ans après une blessure grave, et donc définitivement capable de tout, dimanche prochain, à Innsbruck.

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