C'est exactement ce que j'attendais avant le Tour : une grande interview d'Alejandro pour connaître son état d'esprit à l'approche des trois semaines de l'épreuve. C'est chose faite grâce à Marca. Son rôle sur le Tour, son poids, ses ambitions pour la suite...: il balaie plusieurs sujets sur lesquels nous nous sommes interrogés ces dernières semaines. Traduction ci-dessous.
« Quel bilan fais-tu de ton succès à Murcie ?
Ca a été une course très dure, avec des attaques continues dès le départ et une échappée qui n’a commencé à se consolider qu’après le km 90 dans la Cresta del Gallo. Toute l’équipe a fait un grand travail ; dans ces conditions on se doit de finir le travail. Je remercie mes coéquipiers. Je suis peiné pour Luis Leon, qui est un ami, et aussi pour moi parce que je ne pourrai pas profiter de ce maillot [jusqu’au Mondial]. Dans l’ensemble, je suis très heureux d’avoir gagné à domicile et d’avoir ces sensations si bonnes pour le Tour.
Tu pèses 58,6 kg. Jamais dans ta carrière tu n’as été aussi fin...
C’est certain que je ne suis jamais arrivé à ce poids, je suis très maigre. C’était quelque chose que je voulais faire, rester aussi mince pour voir comment allait réagir mon corps. Je ne voulais pas non plus perdre trop parce qu’ensuite il y a le risque de perdre du muscle et de la force, ce qui n’est pas l’idée. Mais en Occitanie j’ai vu que mon corps répondait bien durant quatre jours, les conclusions étaient bonnes.
Ca te permettra d’être encore plus léger dans les ascensions du Tour ?
Ce qu’il faut voir c’est que le Tour dure 21 jours et non 4. Je veux récupérer un peu, déjà j’ai pris presque kilo depuis l’Occitanie même si je reste très fin. Je crois que ces grammes que j’ai pris me seront utiles pour le Tour.
Comment arrives-tu au Tour ?
Je l’affronte avec envie et motivation. Avec deux leaders qui arrivent en bonne condition. Je crois réellement qu’ils peuvent réussir ce qu’on espère tous. On va donner tout ce qu’on a pour eux, pour qu’ils aient la course qu’on espère.
On dirait que c’est un « aujourd’hui ou jamais ».
On sait bien comment est le Tour, toute chose y est toujours difficile à atteindre. C’est sûr que cette année on dirait que c’est un peu plus ouvert parce que des rivaux importants comme Froome ou Dumoulin ne sont pas présents, ce qui peut ouvrir un peu l’éventail [des candidats], mais on ne doit pas non plus considérer leur absence comme décisive. On ira au jour le jour, on verra ce qui se passe.
As-tu déjà étudié le parcours ?
Je l’ai vu de loin pour le moment. [Pour gagner] il faut être attentif tous les jours, être à l’avant. Chaque jour on peut le perdre ou le gagner ; [cela dit] je crois que tout se décidera en dernière semaine parce qu’elle sera réellement dure.
Très tôt arrive un chrono par équipe qui peut vous faire mal.
On peut céder peut-être un peu de temps à ce moment-là, mais franchement j’espère que non. C’est une discipline qui nous va bien. Je ne crois pas qu’on le ratera, on n’y perdra pas le Tour. Ca j’en suis convaincu.
Même si tu as deux leaders, tu ne te déconnecteras pas du général.
Cette année si, je l’ai proposé. Ce que je ne vais pas faire c’est aller frotter tous les jours dans le final. Je serai avec mes deux leaders toute la course, mais dans la dernière partie [des étapes], ce sera à d'autres coéquipiers de faire le travail. Je me désengagerai un peu. Si le peloton se rompt et que je suis pris entre deux groupes ce ne sera pas important. Je me serai fait prendre dans la cassure, je céderai un peu de temps et je penserai à l’étape suivante. L’important est que, quand il faudra être présent en montagne, je le sois dans les meilleures conditions possibles.
Mais si tu es impliqué dans le général, ça irait bien pour le cas où tu devrais te mettre dans une échappée stratégique...
Ca, c’est ce que j’ai fait tous les ans et c’est ce que je ne ferai pas cette fois-ci. In fine c’est toujours un « bon, puisque tu es à cette place... » et au bout du compte ce « puisque » et un autre « puisque » te rend impliqué [dans la bataille du général] et c’est ce qui ne doit pas m’arriver sur ce Tour.

Landa paiera-t-il le fait d’avoir couru un Giro aussi exigeant ?
Je ne le crois pas. Moi j’avais couru les trois Grands Tours ; je l’avais payé sur la Vuelta, le dernier des trois, mais sur le Tour j’étais très très bien. S’il s’est reposé et qu’il a bien récupéré, je suis sûr qu’avoir été en Italie lui donnera quelque chose en plus. Et puis, en 2019 il a très peu couru.
Ne crois-tu pas qu’aller à un Tour avec deux leaders qui ne resteront pas dans l’équipe peut être un problème ? Ce sera à toi de faire la médiation entre les deux ?
Eh bien, je serai présent là-bas, [donc] si je dois faire la médiation ou me placer au centre, je le ferai. Mais en vérité je ne crois pas que ce sera nécessaire ; il n’y aura aucun problème. On va s’entendre tous parfaitement. Ce sera la course qui dictera les choses : l’un des deux sera meilleur, et on finira par travailler pour lui. Et si non, alors pour les deux : regardez sur ce Giro comment se sont passées les choses. Ils étaient deux, Landa et Caparaz, ils se sont très bien entendus.
Après le Tour, quels autres objectifs te restent-ils ?
J’aimerais être en bonne condition sur la Vuelta, s’il n’y a aucun problème je serai là-bas. Je n’ai pas d’autres défis concrets. Mon objectif est d’être bien, de profiter. A l’heure actuelle je pourrais ne pas être aussi affuté pour affronter le Tour, [puisque] je ne suis pas leader et que je ne vise pas le général, mais bon, je suis là [ainsi]. Ca me plaisait d’être ainsi, je voulais essayer. J’ai 39 ans, je suis champion du monde, j’ai obtenu énormément de victoires...Je voulais voir comment mon corps répond ainsi. C’est moi qui me l’ai proposé, ça n’a pas été un sacrifice.
Tu disais à Radio Marca que le maillot arc-en-ciel t’a enlevé une partie de ta faim.
Le porter n’apporte pas que du bon parce qu’il t’enlève de la pression. Ca fait perdre en tension, aussi en partie pour l’âge et pour avoir obtenu autant de succès dans ma carrière. Je suis ambitieux et veux gagner, mais c’est vrai que j’ai tant obtenu que, même si je ne veux pas me relâcher, la tête le fait quand même.
Jeudi dernier tu as confirmé que tu continueras deux années de plus. Il n’y a rien qui peut te faire changer d’avis ?
Je suis très heureux d’avoir prolongé. Tout le monde sait que Movistar est ma maison. Je me suis toujours senti très aimé et respecté ici, et je suis très heureux de pouvoir continuer ces deux prochaines années avec l’équipe. Ca me donne de la tranquillité pour continuer à travailler et à profiter. On se battra dur pour de nouvelles victoires, toutes celles qu’on peut obtenir, et j’essaierai aussi d’aider mes coéquipiers à obtenir de grands succès à l’avenir. Mais non, il n’y a rien qui pourrait me faire changer d’opinion.
Donc c’est sûr à 100% que tu raccrocheras à 41 ans ?
Bon, on va dire que 99%. »

Mon analyse :
1/ Alejandro ne veut pas subir ce Tour comme il a pu le subir par le passé (l'an dernier en particulier). Il porte des convictions plus affirmées que d'habitude sur la façon dont il veut courir ce Tour, pour à la fois apporter le meilleur à ses leaders et ne pas lutter inutilement pour une hypothétique place d'honneur au général. Sa stratégie, définie en amont dans cette itw, lui permettra trois choses :
-garder plus de forces pour aider Quintana et Landa en montagne
-garder plus d'influx physique mais surtout mental pour la 2e partie de saison, Vuelta et Mondial.
-avoir plus de marge de manoeuvre (s'il a perdu du temps au général) pour viser une victoire d'étape en 2e ou 3e semaine s'il le souhaite.
2/ Il confirme ce qu'on pressentait également : le Mondial a constitué un tournant de sa carrière, le deuxième tournant après son podium sur le Tour. Après son podium sur le Tour, il ne s'est plus jamais mis la pression qu'il se mettait jusqu'alors sur le Tour. Après sa victoire sur le Mondial, il ne se met plus de pression tout court. Cela ne fait peut-être pas plaisir à ceux qui voudraient le voir avoir aussi "faim" de vélo qu'avant, mais c'est une évolution naturelle, logique et très compréhensible : il a toujours dit, durant sa carrière, que ses deux grands rêves, deux grands objectifs, étaient le Tour et le Mondial. Une fois atteint le meilleur de ce qu'il pouvait espérer sur ces deux courses, il est évident que le mental ne pouvait que se relâcher.
Cela ne doit pas être vu comme un problème pour plusieurs raisons :
-c'était soit ça, soit il raccrochait plus tôt, étant donné qu'il ne continue que parce qu'il aime ce métier - or pour l'aimer, il a besoin d'être bien, de faire à sa manière.
-il ne se relâche pas pour autant et cet épisode sur son poids, où il est affûté comme jamais, en est un exemple flagrant.
-en étant plus détendu, il n'aura effectivement pas le stakhanovisme de la victoire comme il nous y avait parfois habitué par le passé (ce qui se manifeste dans son faible nombre de succès cette saison) ; en revanche je crois que cela ne lui enlève en rien ses chances de faire de très beaux coups : belle victoire d'étape sur le Tour, capacité à remporter une grande classique, belles prestations sur la Vuelta...

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