Quand Alejandro Valverde - deuxième coureur le plus âgé de l'Histoire du cyclisme à entrer dans le top 10 du Tour, derrière Raymond Poulidor (alors âgé de 40 ans) - entama en 2002 sa carrière chez les professionnels, le petit Egan Bernal - plus jeune vainqueur du Tour depuis 1909 - avait tout juste 5 ans.
Evenepoel, lui, n'avait que 2 ans. Personne ne serait surpris de le voir lui aussi battre des records dans quelques années tant son talent paraît hors du commun. De même que Van der Poel, dans un tout autre registre, et à moindre échelle, que Van Aert, Pogacar, Sivakov, sans parler du petit dernier encore quasi-inconnu, un Colombien dénommé Ardila, qui, parait-il, suit les traces (comprendre, les temps d'ascension) de Bernal au même âge, et qu'UAE s'est empressé de faire signer pour quatre ans au nez et à la barbe d'Ineos.
Cette année 2019 est riche en émergence et basculement de nouveaux talents, et Alaphilippe s'inscrit dans cette tendance lui aussi, plus en aval dans la courbe d'éclosion, dans la phase de maturité. Ainsi va le sport, où le renouvellement des générations se fait par à-coups, de façon non-linéaire, avec des règnes qui durent, suivis de périodes de transition (...mais pas toujours), avant d'assister à la domination de nouvelles terreurs, courte ou durable.
Le sacre de Bernal n'est-il que le premier d'une longue série? La réponse semble évidente au vu de son talent et de son jeune âge mais la réalité sera peut-être différente de l'évidence. On l'oublie vite mais les conditions réunies cette année pour qu'il l'emporte ne seront peut-être pas toutes présentes à l'avenir : cette édition était particulièrement montagneuse, sans grand chrono plat ; le multiple vainqueur de la plupart des éditions précédentes (qui se trouve être son leader) était forfait et rien ne dit qu'il ne reviendra pas fort l'an prochain ; Dumoulin et Roglic étaient absents, et devraient courir ensemble l'an prochain ; et surtout, Bernal n'a pas eu à subir la concurrence des pépites citées plus haut qui pourraient lui donner du fil à retordre à l'avenir...
Ainsi va le sport ; mais dans le passage des cycles, dans la grande lessiveuse qui voit les fiers champions d'hier, il y a peu encore au sommet, subir l'insolente facilité de jeunots sortis du nid, une constante reste immuable, comme une étoile scintillant nuit après nuit depuis toujours dans la nuit (du moins dans les yeux d'un coureur de 22 ans), au milieu d'avions en tout genre, d'ovnis, et d'autres comètes aussi éblouissantes que transitoires.
Cette étoile, cette star, a 39 ans, c'est-à-dire une éternité parmi ses congénères, et fait de la résistance. Elle brille depuis 14 ans dans la même galaxie (aujourd'hui nommée Movistar), une autre extravagance pour son standing. On parle ici d'un irréductible Murcian qui résiste encore et toujours aux envahisseurs de tout poil, tombé dans la potion magique quand il était petit - bien, bien avant le temps de la Kelme, qui ne l'a pas "transformé" contrairement à ce que voudraient faire croire certaines mauvaises langues n'ayant pas compris qu'il cartonne depuis ses 9 ans sans discontinuer -, un brevage aux propriétés uniques, son Jägermeister à lui, où le mélange secret de 56 herbes, plantes et épices est remplacée par une combinaison plus simple, transparente et pour autant inimitable :
-un talent unique lui permettant de briller sur presque tous les terrains
-un amour véritable du cyclisme comme il y en a peu
-un ego particulièrement modéré pour un champion de sa stature
-une authenticité et une simplicité admirables.
C'est le Federer du vélo. C'est Alejandro Valverde.
Face à ce portrait, chacun pourrait aisément imaginer une équipe dévouée qui l'entoure sur les grands événements, l'aide au mieux à exploiter ses qualités, l'amène jusqu'aux sommets de son sport.
Il serait ingrat de dire que cela n'a pas été le cas dans sa carrière. Encore récemment, son plus beau succès, le championnat du monde, a par exemple été acquis suite à un travail collectif exemplaire.
Mais il est permis, pour autant, de nourrir quelques regrets en la matière. Ce samedi, par exemple, une victoire d'étape avec son superbe maillot arc-en-ciel lui tendait les bras. Les choix tactiques de son équipe en ont décidé autrement. La frustration s'évacuera d'elle-même, mais sur le coup, la pilule a un peu de mal à passer. C'est ainsi.
Valverde termine ce Tour à la 9e place, en l'ayant commencé comme "simple" équipier de luxe pour ses deux leaders, sans ayant bénéficié de soutien d'équipiers, et s'étant donné dans plusieurs ascensions pour Landa et Quintana.
C'est cette prouesse que l'on retiendra, en veillant bien à la mettre en perspective dans l'Histoire du Tour pour un coureur de son âge. Mais au-delà de la seule question de l'âge, Valverde continue avec ce Tour de renforcer son empreinte dans l’Histoire de son sport. Sur les courses d'un jour, il était déjà - entre autres - le recordman unique de médailles (or, argent, bronze) sur les Mondiaux. Sur les Grands Tours, il est désormais recordman de top 10 ; et si, pour l'heure, il égale Delgado, Bartali et Gimondi sans les dépasser, on ne prend pas de trop de risques en pronostiquant qu'il devrait tôt ou tard - et probablement plus tôt que tard - devenir recordman unique.
La liste des statistiques témoignant du caractère unique de ses performances pourrait être longue - tenez, par exemple, depuis combien de temps un champion du monde en titre n'est-il pas entré dans le top 10 du Tour ? - mais l'idée n'est pas ici de les cataloguer (nb : si quelqu'un veut se lancer dans une liste, je l'afficherai avec plaisir en colonne sur la droite du blog). Même si - allez, une dernière pour la route - pouvoir dire que Valverde a désormais autant de top 10 sur le Tour que Merckx a quand même une certaine classe...
Ce soir, plus encore que les statistiques, je garde en tête un moment de vie inattendu qui m'est arrivé ce samedi. Entre deux logements, à la recherche d'un endroit diffusant le Tour, j'atterris dans un petit troquet comme il en existe tant, dont j'aperçois un télé diffusant France TV. Alors que je m'apprête à regarder la course dans mes pensées, une main sur mon portable pour lire les commentaires du blog en direct, l'autre avec une bière, le tenancier m'interpelle : "alors tu suis le Tour ?". S'en suit une grande conversation au cours de laquelle je découvre un fin connaisseur, qui suivait notamment Bernal depuis plusieurs années, et à qui je pose, évidemment, au bout d'un moment, la question qui me brûle les lèvres : "et Valverde, t'en penses quoi ?", l'air faussement neutre. "Génial ce coureur !" me répond-t-il alors du tac-au-tac, se mettant à évoquer son dynamisme de janvier à octobre, sa polyvalence, ses qualités humaines...Je souris.
C'est alors qu'au bout du bar -presque vide - une touriste britannique regardant comme nous la tv s'immisce dans la conversation, nous entendant parler de Valverde. "What a great rider ! I love Valverde" lance-t-elle, et là voilà parti, elle aussi, pour un éloge de ce coureur pour lequel je n'avais encore exprimé aucune opinion personnelle devant eux.
Valverde n'a jamais gagné le Tour, n'a pas levé les bras sur cette édition (sauf pour rire), mais il semble désormais avoir gagné le coeur d'un certain nombre de suiveurs, à en juger par cet échantillon pas du tout statistique de deux suiveurs rencontrés par hasard dans ce bar PMU.
Et puis, de toute façon, la victoire d'étape cette année, je l'espérais, en rêvais, mais ne me suis jamais fait beaucoup d'illusions. Les belles opportunités étaient peu nombreuses, et au fil de l'épreuve on comprenait qu'Alejandro n'avait pas la tête particulièrement à ça.
Au fond, par rapport à ce qu'on pouvait espérer - c'est-à-dire pas grand chose, et je me rappelle ô combien on était nombreux, moi compris, à espérer qu'Alejandro ne soit pas aligné sur ce Tour - le bilan ne peut qu'être positif. Un top 10 presque inespéré, un très bon niveau sur les 3 semaines, une confiance retrouvée, une forme manifestement encore bonne en toute fin de Tour, une santé au top. A cela j'ajoute un autre élément : entre nous, avec un Tour pareil, on en serait peut-être venus de nous-mêmes à regretter son absence, à ne pas pouvoir savoir où il se situe par rapport à cette hiérarchie renouvelée, à dresser toute sorte de scénarios hypothétiques.
Même si en apparence, son Tour a pu ressembler à celui de l'an dernier (peu d'émotions, peu de réussites spectaculaires, des leaders assez loin des objectifs initiaux), en réalité il a été très différent. L'an dernier, il n'était pas bien mentalement, pas à l'aise. Cette année, les différents signes indiquent qu'il en a été tout autrement. Certes, ce ne fut pas un long fleuve tranquille - différents échos parlent d'une scission d'une ampleur inédite entre Quintana et le reste de l'équipe les deux dernières semaines, ce qui a dû causer une ambiance particulière... - mais malgré cette atmosphère, Alejandro a semblé vraiment bien sur tout ce Tour.
Je m'en réjouis car ce n'était pas gagné du tout. Or ce n'était pas du tout le moment que les choses se transforment en bis repetita de 2018. Après sa 1re partie de saison plus difficile que d'habitude, Alejandro avait enfin retrouvé le chemin du succès et de la confiance au mois de juin. Il s'agissait sur ce mois de juillet de ne pas tuer cette confiance retrouvée. En ce sens on ne peut qu'être très satisfaits car ce Tour a consolidé cette dynamique positive. C'est donc de bonne augure pour la suite, à commencer par la San Sebastian (où il est inscrit aux côtés notamment de Landa et Soler, et où il affrontera Alaphilippe, Bernal et bien d'autres) et surtout la Vuelta, où il devrait être co-leader de la Movistar avec Carapaz, avec cette fois-ci les coudées entièrement franches pour briller. On a déjà hâte d'y être.
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