NB : Un seul article, mais plus long que d'habitude, en ce mois d'août propice au calme et à la réflexion...A plus tard et bel été à tous !
"Je sais que c'est le mot interdit et que pour cela on pourrait me clouer au pilori mais je prends le risque: déclin ?". Falgo écrivait ce commentaire à l'issue de la Clasica San Sebastian et il me semble intéressant de reprendre ici la réflexion, en attendant de se replonger dans le tourbillon de la 2e partie d'année.
I - Avant tout : j'émets le souhait que l'on puisse sur ce blog discuter sereinement, sans tabou, de cette question du déclin. Que ça puisse être évoqué, considéré sérieusement, sans craindre une armée de boucliers, sans s'engueler. Tranquillement, entre supporters qui se respectent les uns les autres. La question importe, non pas que l'atmosphère ne soit pas bonne en ce moment ici - c'est toujours un plaisir d'échanger ensemble en bonne intelligence - mais parce qu'on sait bien, on ressent bien, qu'à chaque performance moins bonne de notre champion, on (et c'est un "on" collectif, qui inclue parfois certains, parfois d'autres) a tendance à se crisper.
Or s'il y a bien une certitude, c'est qu'Alejandro finira tôt ou tard par décliner, par ne plus être capable de réaliser des performances dont il aurait été capable par le passé, par se faire battre sur son propre terrain par plus fort que lui, par subir, sur certaines courses d'abord puis peut-être sur la plupart ensuite.
Le fait qu'il ait choisi de prolonger sa carrière jusqu'à ses 41 ans, plutôt que de s'arrêter juste après les JO de l'an prochain par exemple, renforce cette perspective. C'est un choix qui lui appartient, avec ses bons et ses moins bons aspects, mais qu'il faut prendre comme tel, quoi qu'on en pense (pour ma part je n'ai pas d'avis particulier, ou plutôt pas d'opinion tranchée : d'un côté, raccrocher aussi tard conduira probablement à le voir plus subir face à des rivaux plus jeunes, ce qu'il va falloir accepter même à contre-coeur ; de l'autre, savoir qu'il a repoussé à fin 2021 le moment définitif où on ne le verra plus courir est tout de même une réjouissance, car ensuite, quel vide ce sera...).
Etre supporter ne veut pas dire nier une baisse de niveau lorsqu'elle survient. De la même façon, il n'y a rien d'anormal à avoir un pincement au coeur, voire à être franchement triste, de voir le champion que l'on soutient depuis tant d'années se faire détrôner par d'autres.
Parfois, en particulier cette année, certains expriment ici leur déception suite à des performances d'Alejandro en-deçà de leurs espérances. Là encore, je crois que la déception peut s'entendre, qu'il faut la comprendre. Cette déception ne porte pas sur le coureur lui-même, encore moins sur l'homme. Et ce qu'a été le Valverde de 2003 à fin 2018, et l'image que l'on en garde, ne changera pas quels que soient ses résultats à venir. Si déception il y a parfois aujourd'hui, elle est liée uniquement à l'espoir que l'on pouvait avoir de le voir briller ou gagner sur telle ou telle course, qui ne se réalise finalement pas.
Mais c'est un moment de transition. Cet espoir de le voir briller ou gagner à chaque fois tient à une habitude de luxe : Alejandro nous avait gâté pendant tant d'années avec une régularité de résultats exceptionnels.
Ces dernières années, il avait réalisé un véritable feu d'artifice : en 2015, le doublé Flèche-Liège puis le podium du Tour ; en 2016, la Flèche et le podium sur le Giro, ainsi que son triplé des Grands Tours ; en 2017, de nouveau le doublé Flèche-Liège, précédé d'une razzia sur les courses par étapes (Pays Basque, Catalogne, Andalousie) ; en 2018, le Mondial (et 4 courses par étapes).
2019 marque un coup d'arrêt net à cette période faste. Ce coup d'arrêt est indéniable quand on regarde ses résultats. Il réalise la moins bonne campagne de classiques ardennaises depuis 2012 voire peut-être de sa carrière. Plus globalement, pour la 1re fois depuis 2012, il n'est entré dans le top 5 d'aucune classique à ce stade de l'année. Et il n'a que quatre victoires à ce stade de la saison, chose rare là encore.
Il faut dire que de nouveaux cracks ont émergé. Alaphilippe est devenu cette année le puncheur royal du peloton. On a eu du mal à l'accepter mais c'est ainsi. Cela ne signifie pas qu'Alejandro n'a plus ses chances face à lui. Le Mondial fin 2018 l'a montré. Mais sur les terrains pour puncheurs, Alejandro est désormais le challenger quand Alaphilippe est l'homme à battre. On fera avec.
On commence déjà à s'en être fait à l'idée, d'ailleurs. Et on a bien conscience, de toute manière, qu'avec l'émergence de Van der Poel et Evenepoel sur les courses d'un jour, l'enjeu n'est plus tant de savoir si Alaphilippe est devenu plus fort que Valverde, mais plutôt si le Français pourra durer longtemps à ce niveau de succès : on lui conseille de profiter de ses bonnes jambes tant qu'il est encore tant, car la roue pourrait bien tourner ensuite, déjà...! Sur les Grands Tours, les choses sont différentes car cela fait un certain temps qu'Alejandro n'y arrive plus comme l'un des grands favoris. Son dernier podium sur la Vuelta remonte d'ailleurs à 2014 (ce qui ne l'a toutefois pas empêché de monter l'année suivante sur le podium du Tour, et l'année d'après sur celui du Giro).
II - Alejandro est-il sur le déclin, dès lors ? La question n'est pas nouvelle mais s'est posée à nouveau pour moi suite à la San Sebastian. Honnêtement, sa fin de Tour m'incitait à l'optimisme : je le voyais l'emporter ou a minima se montrer le plus fort sur cette San Sebastian. Mais il n'en a rien été (et je mets ici l'extraterrestre Evenepoel de côté : je parle bien du reste du peloton).
De quoi parle-t-on, pour commencer ? Déclin physique et déclin mental sont deux choses différentes. Les deux peuvent être très liés, mais pas parfaitement.
En l'occurrence, Alejandro a reconnu lui-même avoir moins faim de victoires depuis sa victoire sur le Mondial. Il l'a souvent tourné positivement en disant qu'il était avant tout là pour "profiter" du vélo désormais, mais la réalité est bien là : il a moins la gniac de vaincre. Comme le dit Colin : "le facteur premier me semble être cette année une perte de grinta. Entre un coureur à 100% avec la grinta qui veut tout rafler sur son passage (style Alaphilippe) et un coureur aussi à 100% mais rassasié et qui en veut un petit peu moins, la différence est sûrement grande. Sur la San Sebastian, dans la dernière bosse, il avait compris que pour la gagne c'était fini, il a placé un légère banderille comme ça mais je pense qu'il n'avait pas la motivation pour courir après une deuxième ou troisième place."
Au-delà du mental, il est bien possible que physiquement, une forme de déclin ait débuté aussi. Plusieurs signes tendent à l'indiquer depuis le début de saison, sur des courses différentes, à des moments différents. Pour autant cela reste difficile de le vérifier, de distinguer ce qui relève du mental ou non, de distinguer ce qui relève ou non - pour sa fatigue en 1re partie de saison - des sollicitations dues à son maillot arc-en-ciel, etc. Entre autres choses qui compliquent l'analyse :
-comment comprendre qu'il ait dominé le peloton mondial en octobre 2018 et soit nettement moins fort quelques mois plus tard ?
-il m'a épaté sur le Tour des Flandres...mais l'ampleur de son faible niveau sur l'Amstel et la Flèche m'a surpris.
-son choix de se rendre très affûté en juin avant le Tour l'a conduit à être bon grimpeur sur le Tour (...alors qu'il avait nettement subi en montagne sur le Tour de Catalogne en mars) : une conséquence logique, mais un choix plus étonnant puisqu'on ne voit pas bien ce qu'il avait à y gagner (un regain de confiance ?). Il termine bien dans le top 10 du Tour mais n'a pu peser sur la course presque à aucun moment des 3 semaines. Quelle idée avait-il derrière la tête ? Avait-il une ambition inavouée ?
-son jump sur le final de la dernière étape de montagne du Tour montre que ses qualités de puncheur/grimpeur peuvent lui permettre encore de remporter de grandes victoires.
-...mais il a semblé un peu fatigué sur la San Sebastian, à moins qu'il ne s'agisse qu'une question de motivation comme formulé ci-dessus par Colin.
Par ailleurs, il y a différents types de déclins en fonction des terrains et épreuves. En termes de résistance, Alejandro semble par exemple encore très fort, comme on l'a vu sur Milan San Remo, sur le Tour des Flandres, en montagne sur la Route d'Occitanie, et sur le Tour.
III - In fine, avec les éléments dont on dispose, mon sentiment est le suivant (mais je peux me tromper...) :
-Il y a peut-être effectivement une forme de déclin dans la mesure où le temps du Valverde dominateur partout dans la saison (pour schématiser...) semble révolu. Nous serions à un moment de transition. Une fois cette nouvelle donne acceptée, on peut aborder différemment, plus sereinement, la suite.
-Ce déclin semble en premier lieu mental. Sa victoire sur le Mondial a joué comme un déclic : après avoir atteint le Graal de sa carrière, il semble libéré d'un poids, de la même façon qu'il a été libéré du poids de ses ambitions sur le Tour une fois son podium atteint en 2015.
Plusieurs signes me conduisent à le penser, à commencer par les quelques fois où il ne prend plus la peine de faire l'effort en toute fin de course pour aller obtenir une place d'honneur, comme si cela n'avait plus d'importance pour lui. Pour prendre un exemple plus positif, sa prestation sur le Ronde me semble révélatrice. Je suis persuadé que le Ronde était l'ambition plus ou moins inavouée d'Alejandro en 1re partie de saison et que le reste, dont les ardennaises, l'excitaient bien moins. Or il a fait preuve d'un niveau impressionnant sur ce Ronde (il faisait peut-être partie des 4, 5 plus forts, derrière Van der Poel), pour sa 1re participation à presque 39 ans à cette épreuve si particulière. Cela me rend optimiste sur sa capacité à continuer à réaliser de grandes perf ponctuelles. Pour cela, il faut qu'il soit très motivé, qu'il ait la gniac de briller. Cela arrivera, simplement plus ponctuellement qu'avant.
-Il y a aussi une part physique, on ne peut plus logique et humaine, liée d'une part à son âge, d'autre part à l'émergence de nouveaux champions, après des années où la génération des Valverde/Gilbert/Nibali/Sagan/Kwiatkowski/Cancellara avait régné sur les classiques (de même que la génération de Contador/Froome/Quintana/Nibali ont dominé un certain temps les Grands Tours).
-Cela ne signifie pas qu'il ne remportera plus de grandes victoires. Je crois par exemple qu'il a encore un Tour de Lombardie dans les jambes, à condition que certaines planètes soient alignées (...avant tout, qu'il y arrive assez frais). Je crois aussi qu'il aura encore dans les jambes une très belle victoire en 2020 (...mais pas forcément les JO, notamment en raison de la forte chaleur et de l'humidité à Tokyo en cette saison). Et, rétrospectivement, je crois que sa victoire sur le Mondial correspond à ce que je viens d'écrire ici. Il avait déjà montré en 2018 des signes de moindre domination, de moindre force, en particulier sur les ardennaises (5e Amstel, 2e Flèche, 13e Liège) et sur le Tour. Mais il a fait du Mondial une ambition très particulière et il a su exploiter son talent pour faire mouche le jour-J, sur une course où toutes les planètes ont été alignées.
Cela ne signifie donc pas qu'il ne nous procurera plus d'émotions comme avant. Il faut simplement accepter de ne pas s'attendre à le voir enchaîner les succès comme il a pu nous y habituer il y a encore peu.
Cela ne signifie pas non plus qu'il ne sera plus régulier. Il n'y a qu'à voir sa saison 2019. Sur les courses d'un jour : 1er du championnat d'Espagne, 7e de Milan San Remo, 8e du Ronde, 10e de la San Sebastian, 11e de la Flèche. Sur les courses par étapes : 1er de la Route d'Occitanie, 2e du Tour de Valence, 2e du Tour de Murcie, 2e de l'UAE Tour, 9e du Tour de France, 10e du Tour de Catalogne. Il n'est jamais sorti du top 10 d'une course par étapes depuis le début de saison.
IV - Quelle suite pour sa saison ?
En 2009, à ce stade de l'année il n'était pas entré non plus dans le top 5 d'une classique de la saison. Quelques semaines plus tard, il remportait son premier (et unique) Grand Tour de sa carrière.
Je ne veux pas dire par là que je crois qu'Alejandro remportera la Vuelta 2019. La marche est haute, même si pas impossible. Mais je crois qu'il peut encore surprendre beaucoup de monde qui le pensent vieillissant. Il a été discret mais très régulier sur le Tour. Et il n'a pas à rougir face à beaucoup de prétendants de la Vuelta qui s'annonce.
La course semble ouverte. Roglic sera probablement l'homme à battre. Il a peiné plus que prévu sur le Giro mais reste un coureur d'exception sur les courses par étapes. Miguel Angel Lopez est irrégulier mais reste dangereux sur une course indécise comme l'est cette Vuelta. Kruijswick sera certainement dans le coup pour une nouvelle place d'honneur, mais on ne sait pas s'il sera capable de franchir le palier supérieur après un Tour très exigeant.
Pour le reste, qui y a-t-il de très dangereux ? A priori, on peut écarter S.Yates qui vient d'enchaîner le Giro et le Tour...Et il ne reste quasiment plus d'autres leaders à citer, hormis les deux coéquipiers d'Alejandro, Carapaz et Quintana, qui quitteront toutefois tous les deux la Movistar en fin de saison...
L'ovni sur cette Vuelta (outre le jeune colombien Higuita) s'appellera surtout Pogacar (20 ans), lui le plus jeune vainqueur d'une course par étapes World Tour (Tour de Californie en mai), qui avait reçu lors de la cérémonie de remise des prix un ours de peluche au lieu d'une bouteille de champagne, n'ayant pas l'âge légal pour boire de l'alcool aux Etats-Unis...C'est à ce genre d'anecdotes, et au fait que ses grands rivaux sur le Mondial ensuite seront notamment deux jeunes encore quasi inconnus sur route il y a 1 an (Van der Poel et Evenepoel), qu'on mesure l'exploit d'Alejandro de continuer à batailler à 39 ans sur les plus grandes courses du monde. Déclin ou non, cela reste exceptionnel pour un coureur qui brille chez les pro depuis l'année 2003.

Commenter cet article